Les idées reçues de l’économie par Lîem HOANG-NGOC
Posté le 27 mai 2008
Catégorie : La France dans la mondialisation |
Exclusif ! Retrouvez les “10 idées reçues de l’économie” avec l’économiste Lîem Hoang-Ngoc, maître de conférences à l’université Paris I Sorbonne et membre de la Forge. Ces chroniques ont été diffusées sur France Inter (émission matinale de Patricia Martin). La Forge a le plaisir de les publier ici en intégralité.
IDEE N°10
La question du jour : quelle est la politique économique de Nicolas Sarkozy ?
Souvenez-vous Patricia, en 1970, Richard Nixon déclarait : « Nous sommes tous keynésiens ». A peine dix ans plus tard, la Reaganomics incarnait la rupture de l’Amérique néo-conservatrice avec trente ans de Keynésianisme.
Au cours de ces trente glorieuses, le Keynésianisme à la française était incarné par la figure du Général de Gaulle. Avec la Sarkonomics, la rupture avec le gaullisme économique sera l’œuvre des gaullistes eux-mêmes, non sans quelques complicités. Elle a pour but de rendre irréversible le détricotage du compromis de 1945. Elle est explicitement à l’œuvre depuis quinze ans, au cours desquels la France est loin d’avoir été immobile. Seuls les travailleurs sont restés endormis, acceptant l’effort presque sans broncher.
« L’ouverture à la concurrence » est en passe de s’achever dans tous les secteurs stratégiques. Le système fiscal a été rendu de moins en moins redistributif. Les retraites ont été « réformées ». La part des dépenses de l’Etat a diminué. Le marché du travail est plus flexible qu’au Danemark, pays de la « flexisécurité ». La part des salaires dans la valeur ajoutée a reculé de dix points. L’autonomie des universités est en marche.
Les prochains chantiers enfonceront un peu plus le clou. La Revue Générale des Politiques Publiques réduira l’armée des hussards de la République. Une nouvelle « réforme » des retraites allongera la durée de cotisation et réduira le niveau des pensions, condamnant les salariés à souscrire aux fonds de pensions. La « modernisation » du marché du travail dépouillera le CDI de ses protections. La montée en puissance des franchises pourrait conduire à la privatisation progressive de l’assurance maladie.
La politique économique de Nicolas Sarkozy est à cet égard parfaitement cohérente.
Elle souffre inévitablement de « couacs » impopulaires parce qu’elle creuse les inégalités, au nom de l’efficacité. Elle n’a malheureusement pas provoqué de choc sur la croissance et creusera les déficits publics, malgré ses intentions.
Le mal n’est pas propre à la France, certes plus atteinte au cours de ces dernières années. La Sarkonomics est la copie « bling-bling » de la politique conduite par nos partenaires européens, dont on vante l’exemplarité. Or la zone euro est celle où la croissance est la plus faible du monde. La monnaie est surévaluée. Les déficits se creusent. Le pouvoir d’achat baisse. L’investissement est à la traîne.
La Reaganomics s’était aussi soldée par un échec économique. La production industrielle s’était effondrée. Le dollar était surévalué. Les déficits jumeaux (du budget et du commerce extérieur) s’étaient creusés.
Les Etats-Unis sont redevenus keynésiens sans le dire depuis 1985. Aujourd’hui, face à la récession qui s’annonce, ils baissent les taux d’intérêt, dévaluent leur monnaie et pratiquent le déficit budgétaire. Au même moment, la France et l’Eurogroupe sont plombés par un euro cher. Au nom du respect dogmatique du pacte de stabilité, les plans de rigueur nous plongent dans le cercle vicieux de la décroissance et des déficits. L’approfondissement des « réformes structurelles », réclamé par des apprentis sorciers, ne fera que serrer la corde autour du cou d’un pendu qui ne respire déjà plus.
Le dicton du jour : « Jusque-là, tout va bien » (c’est dans « La haine », le film de Mathieu Kassowitz, diffusé ce soir à la télévision).
IDEE N°9
La question du jour : la flexibilité du marché du travail est-elle favorable à l’emploi ?
Le projet de loi sur la « modernisation du marché du travail » est en débat à l’Assemblée nationale. Patricia, il faut toujours se méfier du mot « moderne ». Même si la politique ressemble à une cour de récréation, « celui qui le dit », c’est pas toujours « celui qui y est »… Le projet de loi abroge le CNE, mais étend de fait la période d’essai pendant laquelle les travailleurs peuvent être remercié sans préavis. Il invente le principe de « séparation à l’amiable » dans une relation salariale dont la caractéristique est d’être par excellence dissymétrique. Dissymétrique comme dans un couple lorsque l’un (ou l’une) est financièrement dépendant de l’autre. Dans la relation entre l’employeur et le salarié, faut-il le rappeler, le travailleur n’a rien d’autre à vendre, pour subsister, que sa force de travail.
Pourtant, on nous dit que la flexibilité, c’est bon pour l’emploi…
La flexibilité du marché du travail n’est aucunement synonyme de plein-emploi. Dans les années 30, les marchés du travail étaient particulièrement flexibles. Il n’y avait ni code du travail, ni salaire minimum. Keynes attirait alors l’attention des conservateurs de son époque sur le fait que si des millions de travailleurs ne trouvent pas d’emplois, ce n’est pas parce qu’ils refusent la flexibilité, mais parce que la panne d’investissement des entreprises limite le nombre de d’emplois disponibles.
Peu de gens tiennent aujourd’hui ce discours…
En effet, on martèle à nouveau que les rigidités du marché du travail sont à l’origine du chômage. Le coût du travail serait trop élevé. Le code du travail contraindrait la mobilité de l’emploi vers l’économie de la connaissance. On fait la promotion, ici et là, d’un compromis « gagnant-gagnant » qui préserve, pour les victimes de la flexibilité, le droit à être indemnisé, mais en contrepartie du devoir d’être mobile, de se former et de s’adapter à la nouvelle économie.
Tel est en deux mots le discours ambiant, favorable à la « flexisécurité », pilier de la stratégie de Lisbonne, adoptée au sommet européen de mars 2000.
Cette stratégie a-t-elle été efficace ?
Pas vraiment. La stratégie de Lisbonne est intégralement centrée sur l’ouverture à la concurrence et la flexibilité du marché du travail. Elle entend depuis huit ans faire de l’Europe une zone de forte croissance tirée par l’économie de la connaissance. Or la zone euro est devenue au cours de cette période celle où la croissance est la plus faible du monde, où le pouvoir d’achat baisse et où l’investissement dans les secteurs innovants est à la traîne.
On peut d’ailleurs parler de fétichisme de l’économie de la connaissance, tant l’investissement dans les secteurs innovants n’a pas décollé, particulièrement en France. Les 400 000 emplois vacants se situent dans des secteurs aussi traditionnels que la restauration, le bâtiment et sont occupés par de nombreux sans-papiers. Dès lors, la sécurisation des parcours professionnels, c’est-à-dire le volet « sécurité » de la « flexi-sécurité », revient à obliger les chômeurs à se former pour des emplois fantômes. Echouant à se réinsérer dans une économie qui ne crée pas d’emplois, ils seront montrés du doigt par les apôtres de la « lutte contre l’assistanat ». On suspendra leurs allocations chômage. Ils seront « perdants-perdants »…
Le dicton du jour : Il est de Laurence Parisot : « l’amour est précaire, la vie est précaire. Pourquoi le travail ne le serait-il pas ? » Mademoiselle Martin, « nous vivons une époque moderne », ça, c’est de Philippe Meyer.
IDEE N°8
La question du jour : faut-il réduire les dépenses sociales ?
Nous avons vu hier que la part des dépenses publiques dans le PIB n’avait pas augmenté depuis 25 ans. Nous disions qu’en son sein, la part des dépenses de l’Etat avait baissé, mais que la part des dépenses sociales s’était accrue. Si la tendance se poursuit, il faudra à l’horizon 2050 consacrer 4 points de PIB de plus pour financer les dépenses de santé et 5 points pour les retraites. Pour 2007, le déficit de la branche santé a ainsi été de 4,6 milliards (la Cour des comptes vient d’en valider le chiffre).
Est-ce une mauvaise chose ?
Non, si l’on considère qu’une société en progrès voit l’espérance de vie s’allonger et la demande de bien être s’accroître. Si l’on s’en tient aux dépenses de santé, dans leur jargon, les économistes les plus académiques considèrent qu’elles sont un facteur de « croissance endogène ». Elles améliorent ce qu’ils appellent le « capital humain » des individus, c’est-à-dire leurs capacités productives. Tant mieux si cela ouvre par ailleurs une perspective de développement durable. Il vaut mieux développer le secteur de la santé que celui des industries polluantes. La question posée à la puissance publique est donc de savoir si elle entend faire de la dépense sociale une priorité nationale, ou si elle entend s’en désengager.
Qu’en pense le gouvernement ?
Il entend réaliser au moins 10 milliards d’économies à l’horizon 2011.
Comment compte-t-il s’y prendre ?
Il a commencé par instaurer les franchises médicales. Celles-ci ne sont pour le moment pas remboursables par les complémentaires.
A l’avenir, la montée en puissance des franchises n’est pas exclue. Elle pourrait faire peser sur les complémentaires et les particuliers une part de plus en plus importante du financement des dépenses de santé. Le rapport Chadelat préconisait déjà en 2004 de laisser à la charge de la dépense privée les petits risques, en cantonnant les remboursements de la sécurité sociale aux gros risques. Dans cette direction, le gouvernement va dans les prochains jours annoncer la réduction du périmètre du panier des soins pris en charge par le régime obligatoire. Devraient être restreintes les conditions de remboursement des affections de longue durée. Avant les couacs de la semaine passée, les lunettes et les soins dentaires, déjà peu remboursés, devaient en être exclus, ainsi que les arrêts maladie, la kinésithérapie et de nouveaux médicaments. Quant au mode de financement de la sécurité sociale, le candidat Sarkozy proposait, il y a un an, de remplacer les cotisations sociales par une hausse de la TVA. La TVA est l’impôt le plus injuste parce que plus on est riche, moins on le paie. Injustes aussi sont les franchises : plus on est malade, plus on en paie !
Existe-t-il d’autres solutions ?
Oui, on pourrait préserver le panier de soins remboursables le plus étendu possible et, pour financer le système, opter pour un impôt juste par une grande réforme de la fiscalité directe.
L’impôt sur le revenu ?
Oui. L’impôt sur le revenu parce qu’il est progressif. Il faudrait le fusionner avec la CSG. Mais on pourrait aussi remplacer la cotisation patronale par une CSG-entreprises. Ceci permet de mettre à contribution l’ensemble des richesses créées dans les entreprises et d’éviter de taxer seulement les salaires. De plus, à la différence de la TVA, ce scénario possède l’avantage de ne pas taxer la consommation, principal moteur de la croissance. Il favorise aussi les PME créatrices d’emploi. Ce scénario a malheureusement été écarté de l’étude sur la TVA sociale, confiée par le Chef de l’Etat à Eric Besson il y a quelques mois.
Le dicton du jour : il est de Confucius : « quel que soit le pays où tu vis, il ne faut servir qu’un gouvernement capable ».
Mise au point :
Une auditrice a relevé une erreur dans ma chronique de lundi sur le projet du gouvernement de renforcer le contrôle des chômeurs. Je définissais une offre valable d’emploi comme une offre ne pouvant être « inférieure de 70% au salaire précédent ». Je voulais dire une offre ne pouvant être « inférieure à 70% du salaire précédent ». Merci à Catherine (notre auditrice), pour son attention. Vous avez raison : le service public doit être irréprochable.
IDEE N°7
La question du jour : Les économies annoncées par le gouvernement permettront-elles de réduire l’endettement public ?
Pas vraiment. Le gouvernement pense pouvoir économiser 7 milliards à l’horizon 2011 dans le cadre de la Revue Générale des Politiques Publiques. Il a annoncé le non remplacement de 35 000 départs à la retraite dans la fonction publique l’an prochain, après la suppression de 23 900 postes cette année. Cela permettra d’économiser tout au plus 500 millions d’euros par an. Il faudra sabrer de nombreux engagements budgétaires. Le Revenu de solidarité active en fera sans doute les frais. Les services publics seront quant à eux progressivement amputés des moyens d’assurer leurs missions.
Certains économistes nous expliquent pourtant qu’on ne peut pas faire autrement…
Je ne suis pas d’accord. Des réorganisations de l’Etat sont évidemment nécessaires. Mais un plan de rigueur est une erreur dans la conjoncture actuelle. Il fera plonger d’autant plus rapidement l’économie dans la récession. Moins de croissance, c’est moins de recettes fiscales. Trop de rigueur tuera la rigueur ! La loi de finance est construite sur une hypothèse de croissance de 2,25%. Celle-ci sera probablement inférieure à 1,4%. Les déficits se creuseront, au contraire de l’objectif recherché.
Qu’aurait-il donc fallu faire ?
Il aurait fallu mettre sur pied un plan de relance, comme l’ont fait les Américains, en acceptant de laisser filer temporairement les déficits. La reprise de la croissance aurait engendré des recettes fiscales permettant en fin de course de réduire les déficits.
Mais pour financer un tel plan de relance, il faut de l’argent, et les caisses sont vides, dit-on ?
Bernard Maris et moi-même essayons d’expliquer à chaque fois à Jean-Marc Sylvestre que la France n’est pas en faillite. Elle a une dette, mais détient aussi des actifs. Le solde du bilan est largement positif. Notre pays dispose de plus, au contraire des Etats-Unis, d’une abondante épargne intérieure et nos épargnants achètent volontiers des obligations d’Etat qui sont très sûres. L’Agence France Trésor peut donc émettre des titres à des taux très bas, si bien qu’il n’y a aucun problème pour financer de la politique publique. Le paquet fiscal a d’ailleurs été financé par l’emprunt. Il n’a malheureusement pas produit le choc escompté sur la croissance. On pourrait au moins redéployer ses 13,8 milliards vers d’autres choix, ayant un impact sur la croissance : investissement public, santé, éducation, innovation, recherche, redistribution.
Alors pourquoi ne le fait-on pas ?
Par choix politique et par respect dogmatique du pacte de stabilité, qui fixe une limite de 60% du PIB à l’endettement public. Or cette limite est absurde. A l’heure où la dépense privée est insuffisante, le pacte de stabilité empêche l’Etat d’emprunter pour dépenser, comme n’importe quel agent économique. Il faut donc le réviser. Ni la France, ni l’Allemagne, ni l’Italie ne parviennent à le respecter.
On dit pourtant que les dépenses publiques n’ont cessé d’augmenter inutilement.
C’est encore une idée reçue. La part des dépenses publiques dans le PIB est strictement la même qu’il y a 25 ans (53% du PIB). Parmi ces dépenses, la part des dépenses de l’Etat a même baissé de trois points, de même qu’en son sein, la part des dépenses de fonctionnement et de personnel, souvent décriées. La part des dépenses sociales (santé et retraite) s’est par contre accrue, sans qu’on puisse crier au scandale. Nous en reparlerons demain.
Le dicton du jour : « ça va mal finir… » (c’est le titre d’un best-seller du moment).
IDEE N°6
La question du jour : les chômeurs sont-ils des assistés ?
Le gouvernement va annoncer la suspension des indemnités chômage en cas de refus de deux offres valables d’emploi. Qu’est-ce qu’une offre valable d’emploi ?
Selon la définition proposée par le gouvernement, une offre valable est associée à un emploi dont le salaire peut être inférieur de 70% au salaire précédent, et accessible à moins de deux heures de déplacement.
Que pensez-vous de ce projet ?
Outre que son projet entretiendra une pression à la baisse sur les salaires, le gouvernement a indéniablement décidé de durcir les conditions d’indemnisation des chômeurs. Il considère que nombre d’entre eux profitent du système et entend, comme il dit, lutter contre l’assistanat. Thème très à la mode ! Tant on se souvient que Ségolène Royal en avait également fait son cheval de bataille.
Mais ce slogan n’a absolument rien de moderne ! Il y a plus de 70 ans, Keynes moquait déjà son ancien professeur, Arthur Pigou, le père de la théorie du chômeur fainéant et assisté. Pigou expliquait qu’une économie de concurrence parfaite converge vers le plein-emploi, c’est-à-dire une situation où personne ne veut travailler plus parce qu’il faudrait accepter des salaires trop bas. Dans le jargon des économistes, le chômage est alors qualifié de « volontaire » : les chômeurs choisissent de ne pas travailler. Ils préfèrent d’autant plus le loisir s’ils bénéficient d’allocations généreuses.
Et que disait Keynes ?
Dans la dépression des années 30, Keynes répondait au contraire que des millions de chômeurs accepteraient de travailler pour des salaires bien plus faibles que le salaire courant. Si les entreprises ne les embauchent pas, c’est parce qu’elles n’investissent pas. Bref le chômage est « involontaire » !
Cette controverse est plus actuelle que jamais. L’Europe et les Etats-Unis souffrent d’une panne de croissance. On peut renforcer autant qu’on veut le contrôle des chômeurs. L’économie ne crée pas assez de postes à pourvoir à chaque demandeur d’emploi. Il y a aujourd’hui 1 800 000 chômeurs officiels et 5 millions de précaires, près à travailler. Mais il n’y a que 400 000 emplois vacants, essentiellement dans le bâtiment et la restauration. On découvre désormais qu’ils sont occupés par des sans-papiers, comme dans le film de Ken Loach « it’s a free world ». L’ANPE ne dénombrait quant à elle que 18 000 « fraudeurs » et chômeurs découragés radiés en 2007.
Alors pourquoi le chômage baisse-t-il ?
Le chômage baisse parce que la population active croît moins vite depuis le papy boom. C’est-à-dire le départ à la retraite des générations nées en 1945. Mais l’emploi n’augmente pas parce que les entreprises n’investissent pas et que la baisse du pouvoir d’achat réduit leurs carnets de commandes. Les seuls emplois créés sont des emplois à dix heures par semaine dans les services à la personne.
Votre conclusion ?
Lutter contre l’assistanat revient à lutter contre les chômeurs et non contre le chômage.
Le dicton du jour : « si le monde connaissait le bonheur et la paix, je n’essaierais pas de le changer. » (C’est de Confucius, puisque la Chine devait être à la mode cette année).
IDEE N°5
La question du jour : Fallait-il une nouvelle réforme des retraites en 2008 ?
Parmi nos auditeurs, nombreux sont les retraités qui, eux aussi, se lèvent tôt. Ils profitent d’autant mieux de la vie s’ils ont pu bénéficier d’une retraite à taux plein.
Certains prédisent que ce sera de moins en moins le cas.
Ce n’est pas faux. La réforme Balladur de 1993, puis la réforme Fillon de 2003 ont réduit les taux de remplacement et allongé la durée de cotisation. Après avoir tenté d’aligner les régimes spéciaux, le gouvernement envisage à nouveau d’allonger la durée de cotisation à 41 ou 42 annuités.
Ce que ne savent pas nos auditeurs, c’est que ce n’est pas parce qu’on oblige les seniors à travailler plus longtemps que les entreprises leur en donnent la possibilité. L’âge moyen de départ à la retraite est toujours de 58 ans et demi.
Le taux d’emploi des plus de 55 ans est désespérément calé à 38% et les CDD seniors n’ont aucun succès auprès des entreprises, qui n’en n’ont embauché, devinez combien ? Pas plus de 20 ! Il est vrai que les entreprises préfèrent remplacer les plus anciens par des nouveaux: les salaires des plus jeunes sont plus faibles et leur productivité présumées plus forte.
Dans ces conditions, l’allongement de la durée de cotisation aboutira à ce que de plus en plus de travailleurs ne puissent toucher une retraite à taux plein, puisque les entreprises ne leur laissent pas la latitude de travailler 40 ans, et encore moins 42 ans demain ! Par conséquent leur pouvoir d’achat se réduira.
De plus en plus de seniors seront même concernés par le minimum vieillesse, que touchent après 65 ans ceux qui n’ont pas pu cotiser suffisamment longtemps.
Mais, le minimum vieillesse va être revalorisé ?
Oui, on comprend mieux qu’en prévision d’une telle situation, le gouvernement n’ait pas eu d’autre choix que d’annoncer la revalorisation, à l’horizon 2012, de 25% du minimum vieillesse, qui concerne pour l’instant 610 000 personnes. En l’absence d’une telle revalorisation, ceux qui seront de plus en plus nombreux à être concernés par le minimum vieillesse auraient vu leur niveau de vie se dégrader singulièrement.
Nous sommes donc condamnés à de maigres retraites ?
Il faut dédramatiser ce dossier.
La part du gâteau destinée à financer les retraites par répartition dépend de trois facteurs : le taux de fécondité, le taux de croissance du gâteau, la part du gâteau consacré aux salaires (qui financent les retraites).
Le taux de fécondité dépasse désormais 2 enfants par femme, comme en Irlande.
Quant à la croissance et quant aux salaires, ils ne sont pas condamnés à être bridés par des politiques de rigueur. On peut toujours espérer que des politiques keynésiennes voient enfin le jour en Europe. En attendant, une hausse des cotisations ne paraît pas insupportable.
La productivité devrait enfin bénéficier des bienfaits des nouvelles technologies et de la sacro-sainte économie de la connaissance. Comme nous pourrons produire plus en travaillant moins, nous ne sommes pas condamnés à nous lever tôt jusqu’au bout de la vie, sauf pour écouter France Inter.
Le dicton du jour : Il est du cinéaste John Cassavetes : « l’essentiel n’est pas que le film soit bon ou mauvais, mais qu’il ait été possible ».
IDEE N°4
La question du jour : La banque centrale peut-elle lutter contre l’inflation ?
Alors que certains prix flambent, la hausse du niveau général des prix flirte désormais avec les 3%, taux encore faible, mais le plus important depuis 1992. Patricia, connaissez-vous l’argument qui justifie que l’on ait confié à la Banque centrale la mission de lutter contre l’inflation ?
Patricia Martin : non, mais vous allez l’expliquer à nos auditeurs
Il revient à considérer que l’inflation apparait quand la Banque centrale émet trop de monnaie. Survient alors un excès de demande sur les marchés. Les prix sont poussés à la hausse car l’économie ne peut pas produire plus si personne ne veut travailler plus.
Cet argument est défendu par les économistes monétaristes (qui sont des libéraux). Or l’hypothèse d’une inflation d’origine monétaire est invalidée dans la réalité. La masse monétaire croît à un rythme proche de 15%, sans que l’inflation ne dépasse pour l’heure 3%, parce que l’économie est loin d’être en plein-emploi.
Si les prix ont explosé dans certains secteurs, ce n’est aucunement parce que la Banque centrale a injecté depuis cet été des liquidités pour sauver les banques de la déroute, mais c’est pour des raisons spécifiques aux marchés du blé, du lait, de l’énergie, du logement et de la grande distribution.
Ainsi, la hausse du prix des matières premières agricoles et énergétiques pèse sur les coûts de production des entreprises qui les utilisent. Celles-ci répercutent donc cette hausse sur leurs prix afin de préserver leurs profits. Certains en profitent même pour accroître leurs marges, comme dans l’agro-alimentaire et la grande distribution.
Les économistes disent que ce type d’inflation, par les coûts, est d’origine structurelle et non pas monétaire.
Que peut-on faire alors, face à une telle inflation ?
Face à une inflation structurelle, c’est une politique influençant la formation des prix des secteurs concernés qui s’avère appropriée. Quelques exemples.
L’inflation par les coûts salariaux qui prévalait dans les années 70 a été vaincue par les politiques de rigueur salariale, qui se poursuivent d’ailleurs à l’excès.
La hausse des prix de l’énergie nécessite une réflexion pour sortir du « tout pétrole ». L’engagement public en faveur des énergies renouvelables doit alors devenir une priorité nationale.
La hausse des prix du blé et du lait requiert une mise à jour de la politique agricole commune.
La politique du logement doit également être repensée.
Enfin, pour bienvenue qu’elle soit, l’ouverture à la concurrence dans la grande distribution paraît illusoire, compte tenu des ententes oligopolistiques constituées.
Il faudra sans doute en venir à un certain encadrement des prix de détail, si ce n’est inventer un service d’intérêt général de la distribution.
Et que peut faire la Banque centrale ?
Face à ce type d’inflation, d’origine non monétaire, la pire des solutions serait que la banque centrale s’en mêle.
Son premier réflexe sera de resserrer la politique monétaire pour casser la demande qu’elle pense être à l’origine de l’inflation, alors que la croissance européenne est déjà la plus faible du monde.
Le niveau excessif des taux d’intérêt entretiendrait une crise de crédit à l’heure où les banques souffrent de la mésaventure des subprimes.
Il provoquerait une nouvelle appréciation de l’euro face au dollar, dont les entreprises allemandes elles-mêmes commencent à souffrir. 1 euro s’échangeait en février contre 1,52 $.
Ceux qui réclament l’ouverture du débat interdit sur les objectifs de la politique monétaire ne sont donc pas des démagogues. S’ils ne vont pas jusque-là, d’éminents économistes, réunis autour du prix Nobel Robert Solow, viennent de lancer un appel pour une véritable politique macroéconomique en Europe.
On est en droit d’attendre que ce débat s’ouvre enfin lors de la présidence française de l’Union en juillet prochain.
Le dicton du jour : « En France on n’a pas de pétrole, mais on a des idées ! »
IDEE N°3
La question du jour : la baisse du pouvoir d’achat est-elle une illusion ?
Elle est en tout cas la préoccupation n°1 des Français. A l’heure où les prix flambent et où les entreprises cotées font des bénéfices records, les conflits sur les salaires réapparaissent même dans le secteur privé. Le MEDEF n’a pourtant de cesse de répéter que la baisse du pouvoir d’achat n’est pas réelle mais ressentie.
Patricia Martin : Alors qui croire ?
Bernard Marris a rappelé vendredi dernier que le revenu salarial net moyen calculé par l’INSEE avait stagné de 1978 à 2002 et qu’il a baissé depuis cinq ans.
Si l’on tient compte de l’inflation, en moyenne de 2% par an, le pouvoir d’achat d’une grande partie de la population a donc bel et bien été entamé depuis trente ans, d’autant plus que le poids du logement est sous-estimé dans l’indice des prix de l’INSEE. Celui-ci considère que les dépenses de logement représentent seulement 14% du budget d’un ménage, alors qu’en réalité, ce chiffre approche parfois la moitié du revenu !
De plus, on sait maintenant que les prix dans la grande distribution ont grimpé de 29% depuis le passage à l’euro et que certains produits de consommation courante ont encore augmenté de près de 40% depuis trois mois !
Le pouvoir d’achat a-t-il baissé pour tout le monde ?
Non. Au cours de ces dix dernières années, le revenu déclaré des 5% des contribuables français les plus riches a augmenté de 11%.
Le revenu des 1% les plus aisés a augmenté de 19,4% et celui des 0,1% les plus fortunés de 32%.
Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la croissance française soit devenue tributaire de la consommation et de la spéculation des classes aisées.
Quant à ceux qui se lèvent tôt, les réformes structurelles de la protection sociale et du marché du travail aggraveront leurs situations, déjà difficiles. La moitié de la population gagne moins de 1480 euros par mois. 13,3% des salariés sont au SMIC et 7 millions de pauvres vivent avec moins de 718 euros par mois. Les classes moyennes ne sont plus épargnées.
Alors que la France subit une panne d’investissement, la baisse du pouvoir d’achat des classes populaires accentuera encore le repli de la croissance, qui sera inférieure aux hypothèses sur lesquelles la loi de finance a été construite. Les déficits se creuseront donc à nouveaux inutilement. Par conséquent, la hausse des salaires est non seulement une urgence sociale. Elle aussi devenue une nécessité macroéconomique.
La situation va-t-elle s’arranger en 2008 ?
Pas vraiment. Le gouvernement projetait d’augmenter la TVA. Il faudrait la baisser.
Les salariés du public vont encore perdre du pouvoir d’achat. Leurs salaires n’augmenteront que de 0,5% en mars et de 0,3% en octobre, soit 0,56% en moyenne annuelle alors que le niveau général des prix flirte avec les 3% et que certains produits flambent.
Ces piètres augmentations serviront de référence dans le privé où les syndicats affaiblis n’obtiendront guère mieux.
Toutefois, la dégradation des salaires est telle que certaines entreprises, face à la résurgence de conflits, commencent à renouer avec la bonne vieille augmentation générale indexée sur l’inflation et les gains de productivité.
Le dicton du jour : « La feuille de paie n’est pas l’ennemie de l’emploi », c’était de Jacques Chirac en avril 1995.
IDEE N°2
La question jour : Les caisses sont-elles vides ?
Savez-vous quelle question vitale se pose tout jeune marié qui souhaite fonder une famille ?
Patricia Martin : Non…
Mes bourses sont-elles pleines ?…
On peut rassurer le Président de la République et son Premier ministre, l’Etat est loin d’être impuissant et la France n’est aucunement en faillite. Tout compte de patrimoine comporte certes un passif, la dette. Mais il inclut aussi un actif, en l’occurrence les bijoux de famille que détient l’Etat : les actifs, les infrastructures, les écoles, les hôpitaux, etc. A cet égard, le solde net est positif, il représente 20% du PIB.
Mais la France ne respecte pas le pacte de stabilité ?
Certes, le taux d’endettement dépasse les 60% du PIB autorisé par le pacte de stabilité. Mais aucun des grands pays de l’Eurogroupe, excepté l’Espagne, ne respecte ce pacte, dont Romano Prodi dit qu’il est une stupidité. Et il n’a pas tort. Il existe aujourd’hui une abondante épargne que les entreprises n’utilisent pas pour l’investissement, désespérément en panne, malgré un léger regain dernièrement.
Cette épargne est particulièrement friande d’obligations d’Etat, émise par L’agence France Trésor, qui est l’un des payeurs les plus sûrs au monde. L’Etat peut donc emprunter à des taux d’intérêt extrêmement bas pour financer des dépenses porteuses d’avenir, notamment les dépenses d’investissement et d’innovations que les entreprises privées ne réalisent pas.
L’Etat pourrait même relever le traitement de ses serviteurs, qu’il considérait jadis comme les hussards de la République. En l’absence d’une telle mobilisation des ressources financières pour la politique publique, l’économie plongerait dans la récession, faute de dépenses privées.
Henri Guaino, jadis pourfendeur de la pensée unique, avait raison sur cette antenne d’en appeler au volontarisme de la politique publique, à l’heure où l’initiative privée est atone.
Alain Minc lui-même, pourtant symbole de la pensée unique, ne disait pas autre chose à ce propos mardi dernier à Nicolas Demorand.
Le Président de la République est donc bien conseillé ?
On ne peut pas vraiment l’affirmer. Une objection doit être faite aux conseillers de l’actuel Prince.
Emprunter pour soutenir la croissance : oui ! Encore faut-il que le décideur public réalise les bons choix.
On ne ressortira pas ici la tarte à la crème du paquet fiscal, des franchises médicales et des compressions de personnels, comme exemples de choix budgétaires discutables. On sait déjà que les déficits vont se creuser parce que le choc sur la croissance n’aura pas lieu et que les recettes fiscales feront défaut.
On peut par contre souhaiter que d’autres choix, ayant un réel impact sur la croissance, puissent voir le jour dans les lois de finance à venir.
C’est à cette condition que la dette se réduira : non pas parce qu’on aura comprimé inutilement la dépense publique, mais parce que la dépense publique est susceptible de soutenir la croissance. Une croissance qui engendre en fin de course les recettes fiscales permettant de résorber les déficits.
Souvenons nous qu’entre 1998 et 2001, un taux de croissance supérieur à 3% avait suffit à ramener les comptes sociaux à l’équilibre.
Le dicton du jour : « trop de rigueur tue la rigueur ! ».
IDEE N°1
La question du jour : le capitalisme est-il devenu sans foi ni loi, comme l’a déclaré le Président de la République ?
C’est, en tout cas, un excellent sujet d’examen. Pour le traiter, permettez-moi de citer le théorème, prononcé le 3 novembre 1974 par le chancelier social-démocrate allemand de l’époque, Helmut Schmidt :
« Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ».
On reproche souvent à la France de ne pas être moderne, pour ne pas s’inspirer des exemples étrangers et particulièrement de l’exemple allemand.
Eh bien, nos auditeurs le savent-ils ? Au cours du quart de siècle passé, la France est le pays qui a tenté d’appliquer à la lettre le théorème Schmidt. Elle est, de tous les pays développés, celui où la déformation du partage des revenus en faveur des profits a été la plus importante. La part des profits dans la valeur ajoutée était de 25% en 1983. Elle est aujourd’hui de 35%.
Consacrent-elles ces profits à l’investissement, comme le prédisait le théorème Schmidt ?
Les entreprises du CAC 40 n’en consacrent qu’une petite partie, insuffisante pour redresser notre courbe des taux d’investissement, orientée à la baisse depuis vingt ans, si bien que la France se désindustrialise.
En 1970, 26% des bénéfices étaient versés aux actionnaires sous forme de dividendes. Les actionnaires reçoivent aujourd’hui 65% des profits.
Vous me direz que ces sommes ne sont pas perdues pour la croissance puisqu’elles alimentent la consommation des détenteurs de titres. Ceci explique que la croissance française est presqu’exclusivement tirée par la consommation des classes aisées, qui sont aussi celles qui peuvent épargner.
Mais ceci est bien insuffisant pour aller chercher le point de croissance qui nous manque, même avec les dents, car les ménages à hauts revenus sont aussi ceux dont la propension à consommer est la plus faible. Lorsque vous gagnez plus de 20 fois le SMIC, vous consommez tout au plus la moitié de votre revenu, sauf si vous collectionnez les belles italiennes (les voitures de sport, bien entendu…). Le reste est consacré aux placements boursiers et à la spéculation immobilière.
Les profits d’hier n’ont donc pas été les investissements d’aujourd’hui ?
Pas assez ! Nos entreprises perdent donc en compétitivité. Le commerce extérieur est dans le rouge.
De plus, les profits des uns ont pour corollaire la baisse du pouvoir d’achat de la majorité des salariés.
Les écologistes ne le savent pas, mais nous sommes déjà en décroissance. Comme ils peuvent l’observer, même en décroissance, l’économie n’est pas forcément moins polluante. Son développement, loin d’être durable, est en tout cas tributaire de la consommation des classes riches, dont la propension à rouler en 4×4 dans l’Ouest parisien est immodérée…
Le dicton du jour : Il est de l’économiste Keynes, qui écrivait en 1936 : « Les deux vices marquants du monde dans lequel nous vivons sont que le plein-emploi n’est pas assuré et que la répartition des revenus manque d’équité. »
5 commentaires sur “Les idées reçues de l’économie par Lîem HOANG-NGOC”
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Salut Lîem !
Peux-tu nous expliquer, argumenter ton affirmation que nous sommes en décroissance ?
A bientôt,
Fabrizio
Pouvez vous appuyer sur des chiffres officiels le fait que que la croissance française est presqu’exclusivement tirée par la consommation des classes aisées…et à quel niveau commence la classe aisée?
Mais au fait !
Qu’a fait les gouvernements de gauche au pouvoir sur ces éléments fondamentaux de la politique ?
A analyser :la volonté de tous nos gouvernants à
désindustrialiser notre pays, voir les délocalisation ,et EADS !
La France terre de services et de bureaux d’ études !!!!
voir l’Inde !
Pourquoi notre future déclaration de principe ne mentionnerait pas que nous sommes favorables à une grande politique industrielle qui, au demeurant (pas tout de suite, ne nous brusquons pas), pourrait être européenne via une politique volontariste d’aménagement du (ou des?..par grandes régions?) territoires + de soutien aux investissements (via peut-être quelque chose qui pourrait ressembler à une fiscalité européenne d’encouragement aux investissements…..çà va, je sais, on en est (très) loin nous sommes juste dans de la prospective…mais si jamais on propose jamais on avance…)
Pourquoi ne parlerions-nous pas de Socialisme de Production (pour mémoire avec le socialisme de redistribution et le socialisme d’émancipation)un des piliers du socialisme tel qu’analysé par DSK? Merci beaucoup pour cette excellente analyse.
Je rejoints mes camarades pour demander des informations complémentaires sur la notion de “décroissance réelle” et de seuil quant à la consommation des ménages les plus aisés…
une idée simple (simpliste?) : une réforme fiscale visant à taxer davantage la part des bénéfices non réinvestis ne serait-elle pas de nature à encourager l’investissement donc l’emploi, donc la consommation, donc la croissance?