Entretien avec Monique Dagnaud : “L’insertion des nouvelles générations est devenue une préoccupation planétaire”
Posté le 5 décembre 2011
Catégorie : Evénement |
Monique Dagnaud est directrice de recherche au CNRS (Institut Marcel Mauss CNRS/EHESS). Elle est l’auteur de Génération Y Les jeunes et les réseaux sociaux de la dérision à la subversion, Presses de Sciences Po, 2011.
Elle revient pour La Forge sur le mouvement des indignés et les problèmes sociaux que posent l’intégration des nouvelles générations. Le mouvement des indignés est-il une nouvelle forme de politisation? Quelles issues politiques pour la jeunesse? Réponses avec Monique Dagnaud
1. Comment expliquer la naissance de ce mouvement des indignés dans les grandes villes mondiales ?
Au point de départ de ces formes protestataires, il y a la révolte morale d’une jeunesse diplômée et désillusionnée pour laquelle le diplôme du supérieur a cessé d’être un sésame pour l’emploi. Le cas extrême se situe en Espagne (d’où est parti le mouvement en Europe le 15 mai), où le taux de chômage des jeunes est le double de la moyenne européenne, et où le diplôme du supérieur ne constitue plus vraiment une protection contre le chômage. Des chômeurs, des précaires, des personnes plus âgées au statut fragilisé ont ensuite rejoint ces collectifs.
Plus généralement se croisent dans ces mouvements le sentiment de déficit démocratique -et notamment la défiance envers les institutions de la démocratie représentative -, le pessimisme social face à une crise que personne ne semble maîtriser, et les potentialités d’action et d’expression offertes par les outils numériques.
2. L’occupation de lieu symbolique est-elle le signe d’une forte politisation de ces mouvements ? pourquoi ?
Il s’agit d’occupations pacifiques de lieux emblématiques par des villages de tentes. Ce qui signifie que l’on entend s’installer longtemps, dresser une protestation sur le long terme, et par la forme (une sorte de phalanstère où règnent la solidarité et le partage) organiser une protestation visuelle. Il y a un côté mise en scène de la protestation, des images qui seront captées et largement diffusées et rediffusées via la télévision et internet, qui marqueront les esprits.
Forte politisation ? Je ne sais pas ce que vous voulez dire, car ces manifestants se situent volontairement en dehors du champ politique traditionnel et refusent les rapports de pouvoir. C’est plutôt l’indice d’une vive indignation contre le monde tel qu’il va, et d’une intense angoisse face à une perspective de « no future ». Une posture éthique, qui interpelle les acteurs politiques en place, et d’ailleurs aussi toute la société.
3. Où placeriez-vous le mouvement des indignés sur l’échiquier politique ? Le mouvement des indignés vous parait-il proche d’un parti politique en particulier ?
Cette expression politique, originale par la forme, conjugue des valeurs liées à l’histoire du net (égalitarisme, partage, échanges non marchands) et à des mouvements comme les créatifs culturels. Mais il comporte aussi des affinités avec les altermondialistes, les anarcho -syndicalistes, et les écologistes.
4. Quelles sont les innovations et les limites de ce mode d’action politique ?
En sus de l’aspect formel –mise en scène d’une mini société coopérative -, le plus intéressant est sans doute le refus de la démocratie parlementaire qu’ils accusent d’avoir trahi. Ils se mettent à l’écart de la scène politique, ne cherchent pas de liens ou de contacts avec elle (même si éventuellement ils espèrent l’influencer), ils dénoncent le bipartisme et reculent farouchement devant toute tentative de récupération par des groupes avec lesquels, pourtant, ils entretiennent des affinités. Ces mouvements ont un côté post démocratique. Autre aspect inédit : les réunion de consensus, qui visent à pallier au déficit démocratique, à améliorer la qualité participative, à dégager des choix collectifs dans un cadre éthique, à combattre les insatisfactions sécrétées par la démocratie représentative –même si elles n’entendent pas s’y substituer intégralement.
5. Les indignés espagnols et les indignés américains ont été très nombreux à se mobiliser. A l’inverse, l’installation d’un campement place de la Bastille, puis dans le quartier de la Défense ne regroupe que quelques centaines de militants. Les structures sociales et politiques françaises sont-elles moins favorables à l’émergence d’un mouvement des indignés ?
Tout d’abord parce qu’au pays de l’élitisme républicain, bien plus qu’ailleurs encore en Europe, la lutte des places pour l’emploi passe par la munition « diplôme du supérieur ». L’obsession scolaire est notre marque de fabrique … Or le diplôme du supérieur demeure protecteur de l’emploi, même si pour obtenir une place dans le monde du travail, il faut souvent galérer pendant quelques mois, voire quelques années après la fin des études. Le fléau du chômage touche d’abord les jeunes à très faible qualification qui risquent de rester longtemps à naviguer entre chômage et jobs précaires. C’est auprès d’eux que le slogan du « no future » pourrait faire résonnance.
Si les jeunes Français ne se reconnaissent que mollement dans les mouvements des indignés, c’est que ceux-ci brassent des mots d’ordre plutôt vastes : sentiment d’injustice, indignation contre des dirigeants économiques prédateurs et des gouvernants impuissants, appel à une société meilleure, à un autre modèle de croissance, une autre organisation sociale. Or, la colère sociale des étudiants est canalisée en France par des partis d’extrême gauche, le parti écologiste ou des mouvances étudiantes assez radicales, sans doute plus en phase avec la sensibilité de la jeunesse française. Cette dernière s’est d’ailleurs souvent engagée ces dernières années sur des enjeux concrets qui la concernent directement : mouvements contre le CPE, contre la réforme Pécresse des universités…. Il est possible que dans une société très politisée, la posture un peu floue et hors système politique des indignés ait du mal à galvaniser les ardeurs.
6. Le mouvement des indignés est-il un mouvement de jeunesse ? pourquoi ?
L’insertion des nouvelles générations est devenue une préoccupation planétaire. Cette difficulté à fournir du travail à la jeunesse, à lui permettre de conquérir son autonomie concerne presque toutes les sociétés avancées. D’un pays à l’autre existent pourtant des différences sensibles selon des paramètres économiques et culturels. Ce problème d’intégration est latent depuis une vingtaine d’années, mais son acuité n’était pas si visible en raison de multiples amortisseurs : en particulier, la plupart des jeunes bénéficient de solidarités familiales.
Beaucoup de causes sont à l’origine de ce déraillement des rapports entre générations. Sans en faire l’exégèse, disons que ce qui est ressenti unanimement, c’est l’impéritie des élites qui ont gouverné le monde depuis vingt ans. Celles-ci ont accumulé les dettes publiques, font souvent preuve d’inefficacités et surtout ont laissé générer des inégalités sociales sans cesse plus profondes. Une indignation sourde donc parmi les jeunes, et celle-ci s’exprime de manière originale.
7. Quelle sera la place des indignés, de la jeunesse dans l’élection présidentielle de 2012 ?
C’est plutôt la révolte morale qu’exprime ce mouvement, que le mouvement lui-même, faible en France, qui compte. Le niveau d’engagement électoral des jeunes sera un signe : s’ils ne vont pas ou peu voter , ce sera une preuve supplémentaire de profonde défiance envers la scène politique. Leur taux d’abstention est souvent fort pour des élections locales, mais en général les jeunes se déplacent pour les présidentielles : ils l’ont fait en 2007
Réagissez à ce billet !

